Lorsque Griet et Lisa ont pris leurs fonctions respectives de porte-parole des parquets de Flandre occidentale et de Flandre orientale, ce poste n’existait pas encore. « On nous a littéralement jetées dans le grand bain, expliquent-elles. Nous avons heureusement chacune atterri dans une équipe de magistrats chargés des relations avec la presse très motivés. Ils nous ont accompagnées de près et nous avons pu compter sur eux dès le début ». Une chance : toutes deux savent bien travailler en équipe et garder un équilibre sain. Non seulement dans leur travail, mais aussi pendant leur temps libre, au travers de la pratique de l'aviron.
C’est au club d'aviron de Bruges que nous retrouvons Lisa et Griet en train de préparer le bateau. Elles sortent le matériel du hangar, vérifient que tout est en ordre et préparent les avirons. Elles échangent quelques mots sur le travail, mais se concentrent surtout sur les tâches pratiques : soulever le bateau, le transporter jusqu'au ponton, monter à bord.
Quelques minutes plus tard, après une pression sur les avirons, les voilà qui s'élancent sur l'onde. Deux collègues porte-parole qui se vident la tête sur l'eau.
Partir de zéro, mais ensemble
Toutes deux venaient du monde de la communication, mais sans formation juridique.
Griet : « J'ai étudié les sciences de la communication, travaillé six ans au sein d'un cabinet, puis dix-sept ans dans le secteur culturel. Je n'avais donc aucune formation juridique et ai donc dû tout apprendre à partir de zéro; ce qui a été un véritable saut dans l'inconnu. Mais un monde passionnant s'est ouvert à moi. Nous avons eu l'occasion unique de développer nous-mêmes ce poste et d'apprendre énormément en très peu de temps. »
Lisa : « J'ai fait des études de journalisme et de sciences de la communication. J 'ai ensuite travaillé pendant quelques années au service Communication d'une école supérieure. Je n'ai donc, moi non plus, pas de formation juridique. J'ai essayé de me préparer en discutant avec les gens, en lisant, en observant. Mais au final, il faut savoir se donner du temps et oser faire des erreurs. Dans le cas contraire, on n'apprend pas. Au début, je me contentais surtout de regarder et d'écouter. Un tout nouveau monde s’est ouvert à moi avec, en même temps, l’incertitude: comment vais-je m’y prendre ici ? »
Un réseau de porte-parole
Griet : « Le fait que l'on accorde davantage d'importance à la communication au sein de la Justice pour transmettre l'information au public constitue, selon moi, un grand pas en avant. Pendant des années, les magistrats chargés des relations avec la presse ont assumé cette tâche en plus de leurs dossiers et de leurs audiences. Grâce à notre fonction, nous disposons de plus de temps pour communiquer de manière proactive et nous sommes plus facilement joignables. Nous expliquons aussi régulièrement le fonctionnement du service de presse du parquet lors de journées d'étude. Car, aujourd’hui, la presse travaille beaucoup plus vite qu’auparavant. Cela exige dès lors de notre part de la rapidité, mais surtout de la rigueur. Il reste donc important de garder la tête froide et de veiller à prendre d’abord les bonnes mesures. »
Lisa et Griet ne sont toutefois pas seules dans cette aventure : elles peuvent également compter sur leurs collègues porte-parole des autres parquets, répartis dans tout le pays.
Lisa : « C’est vraiment agréable de pouvoir travailler avec des personnes qui, tout comme vous, sont passionnées par la communication et qui sont tout aussi motivées. On apprend constamment les uns des autres. Notamment au contact des magistrats de presse, eux qui combinent cette fonction de communication avec leur métier de magistrat. Nous avons heureusement été bien accueillies par eux mais également par le service d’appui du ministère public et les autres porte-parole. On a tout de suite senti que nous étions en train de construire quelque chose de nouveau ici, ensemble. »
Griet : « Même si nous sommes dispersés dans tout le pays, nous formons un groupe soudé. Nous nous appelons, nous nous donnons rendez-vous et nous traitons des dossiers ensemble. Cela nous aide considérablement lorsque nous nous posons des questions. C’est particulièrement agréable de constater qu’en deux ans, on a construit un tout nouveau réseau, tant au sein de la Justice qu’avec la police. »
Gagner la confiance, tant en interne qu'en externe
Ce poste est très exigeant : il faut savoir s'adapter rapidement, communiquer avec justesse, tout en tenant compte des intérêts de l'enquête, de la confidentialité et du timing de chacun.
Griet : « Le grand avantage d’un diplôme en communication, c’est qu’il peut être utilisé partout. La communication est un domaine tellement vaste. Ses principes de base restent toujours les mêmes : que communique-t-on, quel processus respecter, avec qui se concerter ? Au sein de la Justice, ce n’est pas différent, même si le sujet est beaucoup plus sensible. Il faut tenir compte de nombreux facteurs avant de communiquer quoi que ce soit : le secret de l’enquête, mais aussi les victimes et leurs proches. »
Lisa : « Il faut constamment peser le pour et le contre : quel est l’intérêt général, que pouvons-nous dire ? On veut éviter les spéculations, rassurer les gens et apporter des éclaircissements, mais sans nuire à l’enquête. Parfois, on sait que les journalistes ont déjà entendu beaucoup de choses par d’autres sources, mais il faut aussi garder à l’esprit les victimes et leurs proches. Ce n’est pas évident. Et en même temps, on veut être transparent ; les « pas de commentaire » ne sont plus d’actualité, mais ce que l'on communique dépend bien sûr de différents facteurs, par exemple s’il s’agit d’une enquête judiciaire ou non. Il faut trouver l’équilibre dans un paysage médiatique qui évolue de plus en plus vite. » Griet ajoute : « Cet équilibre qui est aussi si important dans la pratique de l'aviron. »
Griet : « Au début, j’ai dû m’habituer à trouver mes marques au sein de l’organisation et à maîtriser le sujet. Le contraste avec le secteur culturel n'aurait pas pu être plus grand. Mais, avec le temps, j’ai trouvé mes marques. Le plus passionnant, c’est d’arriver au bureau le matin en ne sachant pas ce que la journée va vous réserver. C’est ce qui rend ce métier si captivant, varié et stimulant. Et quand, le soir, on reçoit un appel du juge d’instruction au sujet d’une avancée majeure dans un dossier qui peut être communiquée, on sent bien qu’on est devenu un maillon essentiel et que la communication est devenue, elle aussi, importante. »
Des dossiers difficiles, mais une équipe solide
Lisa a récemment eu l'occasion d'assister à une reconstitution dans le cadre d'une affaire de meurtre. « Il est délicat de communiquer sur le contenu d'une reconstitution, car l'enquête est toujours en cours, tandis que la presse pose beaucoup de questions. J'essaie alors surtout d'expliquer pourquoi une telle opération est importante et ce qu'il s'y passe exactement. Pour moi, c’est en même temps incroyablement passionnant de pouvoir être présente à un tel moment et d’observer comment se déroule une reconstitution. Sur place, je discute immédiatement avec le juge d’instruction de la communication à adopter. Travailler avec une telle efficacité, ça donne de l’énergie. »
Griet : « Certains dossiers restent en suspens. Les migrants, par exemple… ces images, ça me touche. On rentre chez soi et on se demande où va le monde. Mais en même temps, on n’est pas sur le terrain. Nous, on se demande : comment communiquer cela correctement ? Ça aide à rester concentré sur son propre travail. »
Lisa : « On ne peut pas parler à n'importe qui à cause du secret professionnel. Mais au sein de notre équipe, c'est possible. Un petit coup de fil, un moment pour se décharger. On sent qu'on n'est jamais seul. Chaque jour, nous sommes confrontées à des faits bouleversants et à la souffrance humaine. Les journées très chargées, quand le téléphone sonne sans arrêt, cela peut parfois devenir un peu trop lourd à supporter. C’est quelque chose à quoi tous les porte-parole sont confrontés et cela crée un lien entre nous. »
Une passion commune
Au milieu de toute cette agitation, quelque chose d'inattendu est né : une passion commune, l'aviron. Lisa pratique cette discipline depuis six ans déjà. « Je cherchais un sport sain pour mon dos, en plein air et en équipe. Mon ostéopathe m’a conseillé d'essayer l’aviron. Depuis, je n’aime rien de plus et c’est vraiment un exutoire, j’essaie de le pratiquer deux à trois fois par semaine. On laisse son téléphone à terre, on est en pleine nature, on doit se concentrer sur la technique. Si ton esprit vagabonde, tu le sens immédiatement dans ton coup de rame. C’est aussi mon contact social. Tu arrives au club et tout le monde est tout autant fou de ce sport. On monte ensemble dans le bateau et c’est parti! »
Griet : « Un magistrat de presse m’a suggéré, lors de mes premières semaines au parquet : “Pourquoi ne t’inscrirais-tu pas à l’aviron ?” Je me suis dit : pourquoi pas ? Ça a vraiment été la meilleure décision que j’ai prise. Être dehors, bouger, se concentrer… ça donne tellement d’énergie. Et puis, c’est un sport d’équipe. Dans le bateau, il faut tous être dans le même rythme, sinon on n’arrive à rien. »
Lisa : « Il m’arrive de temps en temps de participer à une compétition, mais c’est vraiment juste pour le plaisir. Dans mon club, je suis au niveau « comperant », ce qui se situe entre l’aviron de loisir et l’aviron de compétition. On a des entraînements intensifs plusieurs fois par semaine et on participe de temps en temps à une compétition, mais c’est surtout une question de plaisir. »
En tant que porte-parole, on reçoit sans cesse des notifications provenant de presque tous les sites d'actualités. L'on se retrouve ainsi quotidiennement et continuellement submergé d'informations. « Idéalement, il faudrait tout suivre. C'est pourquoi je trouve si important de sortir. Sur l'eau, je me vide la tête et je me détends. C'est là aussi que j'ai appris une leçon importante : l'art réside dans la répétition. Ramer des kilomètres et des kilomètres par tous les temps – pleine d’énergie ou au contraire épuisée après une longue journée de travail –, prendre confiance en soi dans le bateau mais également en ses propres capacités. Faire preuve de patience, oser persévérer et se motiver mutuellement. C’est pareil dans notre métier. Demander de l’aide et s’entraîner n’est pas une honte, au contraire, ça permet de grandir », explique Lisa.
À deux dans un bateau
Lisa rame habituellement à Gand. Aujourd'hui, toutefois, c'est à Bruges qu'elle et Griet se retrouvent, au sein du club d'aviron de cette dernière. « C'était très sympa de monter ensemble dans le bateau pour une fois. Si on devait s'entraîner ensemble, ça se passerait bien », estime Lisa.
Griet : « L'an passé, Lisa est venue une fois chez nous pour ramer. C'est fou comme on remarque alors parfois de petites différences, par exemple dans la façon dont on fait pivoter le bateau ! »
Lisa : « Il y a aussi des sorties à l'étranger… qui sont vraiment fantastiques. L'année dernière, nous nous sommes d’ailleurs rendues à Paris pour ramer sur 24 kilomètres. La navigation fluviale avait été mise à l'arrêt, ce qui nous a permis de traverser la ville en bateau. Et fin mai 2026, nous partirons pour Venise, tout comme Griet, qui doit aussi y aller avec son club. J'espère que nous pourrons nous croiser quelque part parmi les deux mille bateaux attendus (rires). »
Les parallèles sont évidents
Griet : « L'aviron est une belle métaphore de notre façon de travailler. Il s’agit d’être en phase les uns avec les autres et savoir se faire confiance. Mon travail au parquet constitue le plus grand défi professionnel que j'ai jamais relevé, mais en aviron, c'est le défi physique qui prime. »
Lisa : « On peut avoir toute l'expérience et toute la force du monde, si on ne rame pas ensemble en équipe, on n'avance pas. C'est pareil au travail : il faut se soutenir les uns les autres. Dans un équipage, chacun a son rôle et apporte sa contribution à sa manière. Il faut aussi pouvoir vraiment compter les uns sur les autres et oser le dire si l'on remarque que quelqu'un n'effectue pas un mouvement tout à fait correctement. Un bateau où tout le monde est parfaitement synchronisé et où la communication se fait sans effort va filer sur l'eau. Et cette sensation est merveilleuse. »
Griet : « Lisa et moi travaillons dans le même domaine, nos parcours ne sont également pas si éloignés l’un de l’autre. Cela facilite grandement les rapprochements. Mais nous nous entendons aussi très bien sur le plan personnel. Même si Lisa est bien plus jeune, nous nous comprenons particulièrement bien. »
Lisa : « Griet et moi nous ressemblons aussi par le biais de notre passion. Nous voulons toutes les deux faire au mieux, et cela nous permet de partager nos émotions. Quand ça va moins bien, un simple coup de fil suffit. »
Leur embarcation désormais à sec, Lisa et Griet résument bien la situation.
Lisa : « L'aviron, c'est notre exutoire. Nous sommes toujours en alerte, nos téléphones ne s'arrêtent jamais de sonner, mais sur l'eau, tout ça disparaît. C'est ça, la liberté. » Griet sourit : « Je ne peux qu'être d'accord !»